Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
La France des années Tournantes (1930-1934) :
L’expérience d’une crise cumulative.
Cinq événements marquent le basculement d’un après-guerre à un nouvel avant-guerre. Les élections législatives allemandes de septembre 1930, où le parti nazi passe de 12 à 107 sièges, le krach de Wall Street, à l’automne 1929, la fin du payement des réparations par l’Allemagne, et en contrecoup la fin du remboursement français des dettes aux USA, la crise politique qui va saisir la France à partir des élections de 1932, et enfin, la disparition physique de toutes les grandes figures politiques des alentours de la guerre : Raymond Poincaré (1934), Briand (1932), Clemenceau (novembre 1929), Foch (1929), Joffre (1931) … Restent seuls Herriot et Doumergue.
Ces événements voient se vouer entre eux une sorte de synergie. Au niveau des faiseurs d’opinions, une conscience se répand qu’on est entrain d’entrer dans une nouvelle époque. L’après-guerre s’estompe, et l’idée commence à monter qu’on est entré dans une nouvelle période d’avant-guerre. On voit donc venir la deuxième guerre mondiale, dès les années 1930. Deux parties : les dimensions de la crise et ses perceptions, avec les trois facettes de la crise en France (économique et sociale, internationale, politique) ; puis les solutions éventuelles proposées à cette crise multiforme.
La crise économique en France est beaucoup plus tardive que dans les autres pays européens, et de moins grande ampleur. La France de 1929 est prospère : le niveau de production de 1913 a été dépassé depuis quelques années, il n’y a pas de déficit public, et le nombre de chômeurs secourus par l’État est de 1700 … Le pays, et c’est ce qui le protège, est en marge du marché mondial : il exporte peu, investit peu, emprunte peu, et importe peu. Le pays est tout de même touché à partir de 1931 par une réaction en chaîne : la £ est dévaluée en Septembre 1931, et tout une série de monnaies européennes sont indexées dessus. Elles vont donc être aussi dévaluées. Les prix français à l’exportation vont donc être enchéris, elles vont donc baisser puis s’effondrer dès 1934-35. Jusqu’en 1936, les gouvernements français se refusent à dévaluer. Donc, le Franc est surévalué, la seule façon de se protéger est d’augmenter les mesures protectionnistes … Ce qui entraînera le pays dans la crise.
La crise, en France, c’est fondamentalement une crise agricole. 36 % des actifs sont dans le secteur agricole (31 % dans l’industrie), la population est pour la première fois urbaine à 51 % urbaine en 1931 … Mais une commune " urbaine " est alors une commune de plus de 2000 habitants. La crise agricole a plusieurs dimensions. Cette agriculture est techniquement en retard, avec de faibles rendements, donc des prix trop élevés à l’exportation. Ce qui est aggravé par la crise mondiale, et l’arrivée du blé soviétique sur le marché, à prix cassés. Les autres produits, vin, betterave à sucre, s’effondrent aussi. Le revenu des agriculteurs s’effondre donc. En réaction, ils achètent moins de produits industriels … Et la crise s’étend à l’industrie.
Concrètement, la crise se traduit par le chômage : 1 million de chômeurs en 1936, ce qui est beaucoup moins que les autres pays européens (33 % de chômeurs en Norvège, 29 au Danemark …) Les revenus des agriculteurs français chutent de 25 % en moyenne en 1934-35.
Les rentrées fiscales diminuent aussi. Or, les dépenses augmentent : les anciens combattants arrivent à la retraite, il faut augmenter les dépenses militaires … Les fonctionnaires seront aussi victimes d’une politique de déflation de leurs salaires. La crise n’est donc pas aussi aigue qu’ailleurs, mais elle touche de plein fouet la paysannerie républicaine, le colonne vertébrale de la République en France. Son mécontentement va donc s’exprimer sur le plan politique.
Trois dates : le 30 janvier 1933, Hitler devient chancelier du Reich. Le 23 mars, il se fait voter les pleins pouvoirs pour 4 ans par le Reichstag, et le 14 juillet le NSDAP devient parti unique en Allemagne.
Cette arrivée de Hitler au pouvoir est un événement suivi de très près en France, de même que la montée électorale du parti nazi. Entre 1930 et 32, 33 livres paraissent en France sur l’actualité allemande, en général des reportages faits par de grands journalistes. Les grandes revues, pour la seule année 1932, publient 36 articles de fond sur les événements allemands. On y repère la première biographie de Hitler, par le journaliste Tourlet, ou la première édition française de Mein Kampf, mais Hitler porte plainte pour interdire sa vente. Le gouvernement est bien informé par les rapports de son ambassadeur André François-Poncet sur ce qui se passe à Berlin, excellents rapports hebdomadaires. Le gouvernement et l’opinion sont donc bien informé sur ce qui se passe en Allemagne.
Vue d’aujourd'hui, cette information est de bonne qualité, mais on n’en tire pas les conséquences qu’il faut. Ainsi, le livre de Hirth, Hitler ou le guerrier déchaîné connaît douze tirages successifs, livre bon marché qui relate le voyage en Allemagne d’un journaliste. On y voit une bonne information sur le mouvement nazi, la façon dont il tient ses meetings, une bonne analyse de ses buts … Le parti nazi est toujours appelé " le parti hitlérien ", ou " le parti raciste " … Mais il conclut qu’Hitler déteste surtout le communisme : ce qui permet de relier les nations européennes avec les racistes allemands. Autre exemple, Raymond Recouly, biographe de Joffre ou de Foch, écrit dans la revue de Paris un commentaire de Mein Kampf : pour les nazis, il faut un État homogène et racial, l’état n’est qu’un moyen pour donner du bonheur à la race, l’objectif du parti nazi est la conquête d’un espace vital à l’Est, pour la conquête duquel il faut d’abord une guerre avec la France. Mais il faut d’abord lire ce livre pour s’en inspirer en partie pour redresser le pays … Mais l’arrivée de Hitler au pouvoir est prise au sérieux, et vécue avec beaucoup de peur en France.
L’effondrement du système des réparations et des dettes de guerre.
En 1931, le président des USA, Hoover, propose un moratoire pour un an de tous les règlements entre États, le temps que la crise s’apaise. Le gouvernement français accepte : ni dettes à payer, ni réparations allemandes pendant un an. Mais en 1932, le chancelier allemand Brüning annonce que l’Allemagne ne reprendra pas le paiement des réparations, car la crise l’en rend incapable. USA et GB annoncent qu’ils soutiennent cette position. En conséquence, le parlement français déclare qu’il ne remboursera pas ses dettes à la GB et aux USA. Tout l’édifice de Locarno s’effondre donc … Les dettes allemandes et françaises ne seront jamais payées, et les relations franco-américaines se dégradent considérablement.
Trois éléments la caractérisent : la fin des gouvernements d’union nationale, l’échec d’un nouveau cartel des gauches et la montée de scandales financiers aux conséquences politiques explosives.
Les derniers gouvernements d’union nationale.
1919-24 : Bloc National, 24-26 : Cartel des Gauches, 26-29 : Union nationale. Poincaré se retire de la vie politique en 1929. Il est remplacé par André Tardieu, qui formera deux gouvernements, mais le second, en 1930, sera sans l’appui des radicaux. Tardieu est né en 1876, reçu à Normale, au Quai d’Orsay, mais démissionne pour faire du journalisme. C’est un intellectuel, mais il prend les autres pour des imbéciles et le leur montre. Il est très ambitieux, et a un projet politique : gouverner la France sans crise ministérielle, donc gouverner au centre, en se ralliant certains radicaux, et en coupant avec les marxistes, communistes et socialistes. Son second projet est de modifier les lois constitutionnelles de 1875 pour rééquilibrer les pouvoirs au profit d’un exécutif fort. Son gouvernement sera marqué par des réalisations importantes : il ébauche une politique de grands travaux, avec les premiers barrages sur le Rhin, le canal du Rhin ; des mesures sociales, avec une retraite complémentaire du combattant, la suppression des frais de scolarité pour la classe de 6e … C’est une politique réformatrice, qui trouble à gauche. Au plan militaire, il fait commencer la construction de la ligne Maginot.
L’échec du nouveau bloc des gauches.
Les élections de 1932 voient, comme en 1924, une nouvelle majorité de gauche, avec 129 socialistes et 194 radicaux et assimilés. Herriot forme le gouvernement sans les socialistes, qui sont cependant prêts à soutenir le gouvernement par leur vote.
Mais il y a des différences avec 1924. Le parti radical a évolué. De jeunes élus, les " jeunes turcs ", Pierre Mendès-France, Pierre Cot, Jean Zay … Ils veulent redonner une doctrine au parti radical. Mais Herriot ne veut pas s’appuyer sur eux, et pense que leurs projets sont trop hardis. Il va donc tout de suite tenter une politique économique et financière modérée. Il nomme donc au poste de ministre de l’économie et des finances un ancien du gouvernement Tardieu. Mais ça ne marche pas : pour la droite, il reste de gauche. Les socialistes lui reprochent donc sa modération, et la droite lui reproche d’être de gauche : entre 1932 et 1934, la rotation des gouvernements est très rapide : gouvernement Herriot, de juin à décembre 1932, gouvernement Paul Boncourt, décembre 1932 - janvier 1933, gouvernement Daladier, janvier à octobre 1933, gouvernement Sarrault, octobre à novembre 1933, gouvernement Chautemps, et enfin un gouvernement Daladier, qui durera une semaine, du 29 janvier au 6 février 1934. Cette rotation marque l’impossibilité pour les radicaux de se stabiliser et de propose un projet au pays : ils ne peuvent donc faire que de la gestion au jour le jour, ce qui provoque le mécontentement.
L’éclatement des grands scandales politico-financiers.
Un des scandales joue un rôle politique majeur : l’affaire Stavisky. C’est le plus célèbre des scandales, mais il y en a bien d’autres à l’époque. La IIIe République a conne beaucoup d’autres scandales, dont d’autres bien plus importants, comme le scandale de Panama, l’affaire Oustric en 1930, avec un garde des sceaux ayant fait annuler des poursuites contre un banquier … L’affaire Stavisky ne mouille que des politiques de second rang. L’affaire est mince, mais elle a été énormément exploitée politiquement. Stavisky est un escroc connu des services de police, qui a monté avec l’aide du député-maire de Bayonne un crédit municipal qui émet des bons gagés sur des bijoux volés ou faux. L’affaire est découverte, Stavisky prend la fuite et est retrouvé suicidé le 8 janvier 1934 à Chamonix, de " deux balles tirées dans le dos à bout portant ", dira le Canard Enchaîné. Cette affaire n’implique pas un gros secteur d’activité, des sommes faibles, et les individus mis en cause sont des hommes politiques de niveau très secondaire. Mais il y a deux raisons : Stavisky est étranger, juif, d’origine russe. La presse de droite se déchaîne donc contre lui. Seconde raison, Stavisky a beau avoir de faibles relations politiques, elles sont toutes dans le milieu radical, le milieu qui gouverne depuis 1932. C’est un petit scandale, mais qui devient explosif sur le fond de crise sociale, internationale et politique.
Les recherches d’issue à la crise.
Des projets de réforme de l’état, des tentatives de rénovation des vieux partis, et le phénomène des ligues.
Ce thème est récurrent depuis les années 1920. Millerand en avait déjà eu le projet, mais avait du démissionner en décembre 1924. Mais dans les années 1930, la réforme de l’État devient un thème politique majeur, qui fédèrera les droites françaises. Le thème commun a tous ces projets est qu e les lois constitutionnelles de 1975 sont périmées, et qu’il faut les remplacer par une véritable Constitution, avec un exécutif fort. Le principal projet est celui de Tardieu.
Tardieu lance son projet de réforme de l’État de façon inhabituelle : par une série d’articles de presse et de conférences en France, à l’extérieur du parlement. Il résume ses propositions dans un livre, l’Heure de la décision. Il en a quatre : autoriser la dissolution de l’Assemblée à la seule demande du " Premier Ministre " (et non du président du Conseil), retirer à l’Assemblée toute initiative en matière de dépense budgétaire non compensée par des recettes, introduire dans la Constitution le recours au référendum, à l’initiative du Premier Ministre, et faire voter les femmes.
Mais le contenu de ces propositions est court-circuité par la manière dont Tardieu les présente. La gauche le classe donc comme un apprenti bonapartiste, qui fait de la " Néo-Boulange ", selon Herriot. Mais ces propositions ont le soutient de toute la droite parlementaire. C’est une triple critique de la IIIe République : d’abord, du principe de représentation. Pour Tardieu, l’Assemblée ne représente pas réellement la volonté populaire, qui ne peut l’être bien que par le référendum. Seconde critique, Tardieu critique les " oligarchies politiques " : les partis ne sont que des lobbies qui représentent des intérêts particuliers, les députés sont captifs de leur électorat. Ils sont donc les élus de seulement une petite partie du peuple. Enfin, il mène une critique de l’État, affaibli, qui devrait interdire le syndicalisme aux fonctionnaires, qui mène à leur droit de grève, ce qui met en cause l’autorité de l’État. Mais il faut un État qui se voue strictement aux fonctions régaliennes, qui ne se mêle pas de politique économique et financière. Il considère en effet le New Deal comme du bolchevisme à l’américaine.
On peut considérer ce projet comme un brouillon de la Ve République. Mais il y a deux énormes différences. D’abord, Tardieu n’envisage jamais de renforcer le pouvoir du président de la République : son projet est plutôt une anti-IIIe République. On reste donc dans la logique de la IIIe république, un couple parlement-gouvernement, mais où le gouvernement doit l’emporter sur le parlement. C’est donc un projet intéressant, qui mènera à la Ve République, mais ce n’en est pas le brouillon.
Les réflexions de Léon Blum.
Ce n’est pas à proprement parler un projet constitutionnel. En effet, le thème de la réforme de la Constitution est monopolisé par la droite, donc Blum pense qu’il ne faut pas s’engager sur ce terrain. Ensuite, pour les socialistes, les institutions ne sont que le reflet de l’économique et du social, qui sont seules les questions centrales. Mais Blum, juriste, Conseiller d’État, s’intéresse à la question. Il est opposé à la réforme Tardieu, mais n’est pas contre le droit de dissolution, dont devrait disposer le président du Conseil, dont il propose de faire un véritable coordonnateur du gouvernement. Jusque là, le président du Conseil a toujours été un ministre, il n’a pas cette occupation en propre. Il n’y a pas de cabinet. Blum propose de donner les moyens matériels et financiers au président du Conseil, de lui donner un cabinet, des locaux (Blum est le premier à s’installer à l’Hôtel Matignon). Il propose enfin des changements dans la pratique parlementaire, en renforcent le rôle du président de la chambre. Il propose de remplacer la question de confiance par une véritable motion de censure. Dans le cadre de la IIIe République, Blum propose donc de la rationaliser, en gardant les lois de 1875. Blum appliquera ces idées à son arrivée au pouvoir en 1936.
Les tentatives de rénovation à l’intérieur des vieux partis.
La tentative de rénovation est menée par les " jeunes turcs " du parti radical, une sensibilité plutôt générationnelle. Ils constatent que le parti radical a eu son age d’or avant la guerre, et que les gouvernements d’après-guerre ont tous été des échecs. Ils y trouvent comme raison que la doctrine du parti radical, forgée à la fin du XIXe siècle, avec Gambetta, est obsolète : en dehors de l’école unique, toutes ses propositions sont périmées. Ils veulent donc inventer un nouveau programme. Ce sont Pierre Cot (né en 1895) ; Jean Zay (1904), Jacques Kaiser, Pierre Mendès-France, Jacques Mistler … Il y a de profondes divergences entre eux : Kaiser, Cot, Mendès-France sont pour une politique d’union des gauches, même avec le PCF après 1934, tandis que d’autres, comme Mistler, sont pour une orientation plus à droite. Mais tous sont partisans d’une économie dirigée. Tous sont fascinés par le New Deal ou les expériences d’économie dirigée menées par le fascisme italien ou le communisme soviétique. Ils sont aussi unis par l’idée qu’il faudra construire une confédération européenne, mais de façon différente : les plus à droite veulent la faire avec Hitler, les autres pas. En conséquence, si Herriot ne reprend pas leur propositions, certains feront de belles carrières : Cot et Zay seront ministres du Front Populaire, et PMF après la deuxième guerre mondiale. Le parti radical continuera donc son déclin, sans reprendre leurs idées.
Les rénovateurs sont ici les Néo-Socialistes, ou " Néos ". Ce sont là aussi des parlementaires, profondément insatisfaits du refus de leur part de participer au gouvernement. Ils sont donc opposés à la doctrine Blum. En 1924, en 1932, ils sont pour la participation de la SFIO au gouvernement. Il y a pour eux contradiction entre le discours révolutionnaire, le soutien aux radicaux, et le soutien aux gouvernements radicaux. Ils veulent donc un programme plus franchement réformiste, mais pas révolutionnaire. Celui qui représente le mieux cette tendance est un ancien compagnon de Jaurès, Pierre Renaudel.
Mais une deuxième facette se greffe sur les Néos, avec un homme beaucoup plus jeune, Marcel Déat. C’est un intellectuel (Normalien, agrégé de philo), blessé, décoré durant la première guerre mondiale, qui publie en 1930 un livre, Perspectives socialistes. Il y dit que dans le monde moderne, ce n’est pas la propriété des biens qui compte, mais le contrôle des forces. Il ne faut donc pas nationaliser les entreprises, mais y prendre des participations où avoir un système de commande de l’État pour les diriger. Il en tire comme conséquence que l’essentiel est d’avoir un État interventionniste ; mais il considère que les moyens utilisés par Mussolini devraient inspirer les socialistes. En conséquence, soupçonné de sympathie pour le fascisme, il sera exclu de la SFIO en novembre 1933, et il fondera avec Renaudel le Parti Socialiste de France (PSdF), qui signera le programme du Front Populaire et y aura des sous-ministres. Mais ce Déat n’est pas encore celui de 1942 : il ne voit pas la différence entre Mussolini et Roosevelt.
La rénovation de la SFIO par les Néos tourne court à l’exclusion de Déat, car Renaudel doit partir avec lui.
Ces ligues ne sont pas un phénomène nouveau. Une ligue se définit comme une association dont la rue est le champ d’actio principal. C’est un group d’action directe, qui ne présente que rarement de candidats aux élections. Il peut aussi s’agir de groupes de pression catégorielle. Dans les années 1880, la Ligue des Patriotes de Déroulède correspond à cette définition. Elles se sont manifestées lors de l’affaire Dreyfus, et lors du Cartel des gauches, avec certaines d’inspiration fasciste. Mais les années 1930 voient une prolifération de ligues, qui prendront de l’influence sur le champ politique.
On peut parler de quatre sortes de ligues.
Ce sont des associations qui prétendent parler au nom d’une catégorie socioprofessionnelle précise. Ce sont les plus nombreuses.
Ainsi, la Fédération Nationale des Contribuables est fondée en 1928, avec pour revendication de payer moins d’impôts. Mais les méthodes sont radicales : la FNC appelle en février 1933 à marcher sur l’Assemblée Nationale. Elle a un discours antiparlementaire et des méthodes directes.
Une autre est l’Union Nationale des Combattants, et toutes les associations d’anciens combattants. L’UNC est la plus grosse (1 million d’adhérents), avec des dirigeants marqués à droite, qui parlent dès 1933 de libérer la France de la tyrannie des partis politiques.
Enfin, le Front Paysan, dont les adhérents portent la chemise verte, et qui a un journal, Haut les fourches. Son programme est très radical, autoritaire et xénophobe.
Trois grandes organisations principales : les Jeunesses Patriotes, les Croix de Feu et la Solidarité Française.
Les JP sont une organisation crée au moment du Cartel des gauches, en 1926, par Taittinger, qui avait pris son autonomie par rapport à la Ligue des patriotes de Déroulède dont elle était le mouvement de jeunesse. Elle est réactivée au début des années 1930. Elle veut réformer les institutions pour un exécutif fort et un grand parti de droite, des nationalistes à certains radicaux. C’est l’aile activiste du grand mouvement réformateur de Tardieu.
Les Croix de Feu sont l’organisation la plus célèbre. Elle a été créée en 1927 par un écrivain ancien combattant, Maurice Hanot, qui au départ ne rassemblait que les anciens combattants décorés, d’où un recrutement limité. À partir de 1928, Hanot est remplacé par le lieutenant-colonel François de la Rocque, qui va complètement modifier l’organisation. Cet officier à la retraite, qui a perdu un bras à la guerre, va en faire une organisation de masse : en plus des décorés, l’organisation sera étendue au Briscards, les soldats qui ont passé plusieurs années au front. Après, elle sera encore élargie aux descendants des Croix de Feu et Briscards, et enfin, elle s’ouvrira à tous les sympathisants, qui seront les Volontaires Nationaux. Les femmes peuvent adhérer. 150 000 adhérents fin 1934, plus de 300 000 en 1935. C’est la plus importante des ligues. C’est l’incarnation même du fascisme en France, pour la gauche, qui présente la Rocque comme un Mussolini français. En effet, si son programme n’a rien de fasciste, la Rocque a emprunté au fascisme leur décorum. Les Croix de Feu ont une organisation armée, les dispos, organisés sur un mode militaire, avec une importante force motorisée. Ils multiplient les parades nocturnes, saluent le bras tendu … Ce rituel copié sur le fascisme fait des Croix de Feu, pour la gauche, l’incarnation la plus menaçante du fascisme français. Mais leur programme, écrit par la Rocque dans Service public, écrit en 1932, condamne tout ce qui divise la nation, même s’il rejette explicitement le totalitarisme fascisme, le racisme et la xénophobie. Il est par contre pour un exécutif fort, avec un programme économique libéral, où les références les plus importantes sont catholiques. C’est une formation typique de la droite catholique, à rapprocher du parti chrétien social autrichien de Dollfuss, ou de la dictature portugaise de Salazar. Cette organisation mélange un programme de droite affirmée et un décorum qui, aux yeux de la gauche, en fait l’incarnation du fascisme.
La Solidarité Française est financée par un parfumeur, François Coty (qui possède Guerlain). Ce mouvement donne l’apparence d’un mouvement fasciste : salut antique (bras droit levé), défilés au pas cadencé, chemise bleues … Aux yeux de la gauche, ce sont aussi des fascistes. Mais leur programme est aussi centré sur la réforme de l’état, mais plus poussée que Tardieu : ils veulent un président de la République élu pour 7 ans au suffrage universel direct, avec droit de dissolution et de référendum. Le programme demande aussi le vote des femmes, et celui des enfants, représentés par le père de famille. Ce programme est plus xénophobe que celui des Croix de Feu ; mais à sa création, ce n’est pas une organisation fascisme, même si après 1935 elle va se radicaliser et s’en rapprocher.
Il y a des conflits entre différentes ligues, qui se battent puisque leurs chefs ne s’entendent pas.
Trois critères : idéologies, méthodes d’action, liens matériels et financiers avec les fascismes. Cette nébuleuse est très minoritaire par rapport aux ligues.
Il y a d’abord tout un foisonnement de groupuscules, composés en majorité d’authentiques cinglés. Leur rôle politique est nul, hormis le tabassage.
Le fascisme d’importation, dans les années 1930, est le francisme, avec Marcel Bucard. C’est un mouvement fasciste authentique, copié sur le fascisme italien. Bucard est engagé volontaire à 18 ans, entre au faisceau en 1925, puis ira dans un groupuscule, et montera finalement le sien, le francisme, en 1923. Son programme est clair : " Notre francisme est à la France ce que le fascisme est à l’Italie ". Les rituels sont les mêmes, et le programme met en cause la " démocratie des jouisseurs ", avec un langage très violemment xénophobe, un rejet explicite de la démocratie politique, pour supprimer la République et mettre en chef Bucard, acclamé par le peuple. Mais son audience ne dépasse pas le millier d’adhérent, une dizaine de milliers au maximum.
La France n’a jamais connu avant 1938 de véritable mouvement fasciste de masse. Mais une imprégnation se fait par un fascisme intellectuel diffus, qui influence par des écrits. Des intellectuels connaissent en effet à cette époque la tentation fasciste, et diffuseront dans le corps social français des valeurs, mais sans passer par la politique. Ce sont Robert Brasillach, Pierre Drieu la Rochelle, romancier à succès, Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau … Ils sont séduits par l’esthétique du fascisme, plus que son programme. Drieu la Rochelle est ancien combattant, romancier à grand succès, ami proche de Louis Aragon et André Malraux… Il publie en 1934 Socialisme fasciste, où il montre du dégoût de soi, une obsession pour la virilité, avec le culte de la force. Cette esthétique le séduit. Il se suicidera en janvier 1945, en exprimant toute son admiration pour Staline, le plus fort. Brasillach est normalien, a écrit Notre avant-guerre, et est séduit pas le romantisme fasciste : les cérémonies, défilés, la fraternité … Il voit dans le fascisme un art de vivre qui permettra de retrouver la communauté perdue. Ces écrivains sont séduits par l’esthétique du fascisme, qui a esthétisé la politique.
è La France des années 1930 est-elle allergique au fascisme, et si oui, pourquoi ?
Pour René Raymond, le fascisme français est toujours resté marginal : la France est à la fois protégée par son statut de pays vainqueur, sans revendication territoriale, par le caractère limité de sa crise économique et social, et par le caractère de sa tradition républicaine, longue. Ce qui n’empêche pas qu’elle a connu des mouvements antidémocratiques comme les ligues, mais ce ne sont pas des fascismes.
Pour Robert Soucy et Zeev Sternhell (auteur de Ni droite ni gauche, les origines de l’idéologie fasciste en France), la France a été l’origine intellectuelle du fascisme. Il a donc une influence très importante.
Le fascisme, au sens générique, peut être défini comme le fait Pascal Ory dans Du fascisme, en six points. Le fascisme, c’est un phénomène politique daté de l’après première guerre mondiale. Les fascismes sont des mouvements qui remettent en cause les fondements de la modernité politique, la philosophie des lumières et le droit naturel. Ils en rejettent donc les deux héritiers : le libéralisme et le socialisme. Le libéralisme est rejeté car il donne le primat à l’individu, qui a des droits, ce qui met en cause la cohésion de la nation, qui est l’élément central pour le fascisme. De même, l’économisme met en cause la cohésion nationale. Le socialisme qui postule la lutte des classes fait de même : les classes sont internationales, et leur lutte divise la nation. Troisième trait, les fascismes revendiquent un nationalisme intégral : le fascisme est une religion de la nation. Pour qu’elle soit cohérente, il faut donc l’épurer de ceux qui la mettent en danger, soit par position (les adversaires politiques), soit par naissance (la question raciale). Il faut donc épurer la nation, même physiquement. Quatrième trait, les partis fascistes ont une forme d’organisation dérivée du modèle militaire : uniforme, défilés, chefs … Mais avec la forte différence qu’ils ne fonctionnent pas selon une structure hiérarchique : il n’y a qu’un numéro un, et pas de numéro deux, ni de grille hiérarchique définie. Cinquième trait, les fascismes, ce qui les différencie des mouvements contre-révolutionnaires classiques, acceptent une des principales conséquences de la modernité, l’entrée des masses en politique. Mais ils envisagent leur participation sur un mode inédit, le rassemblement autour du chef, par acclamation et manifestation autour du chef. On peut donc dire que les fascismes sont futurocentriques : leur modèle de société est dans l’avenir, ils veulent inventer une société nouvelle et un homme nouveau. Enfin, les fascismes exaltent la violence guerrière et expansionniste : il n’y a pas de fascisme sans esprit de conquête et sans violence impériale. Le fascisme est donc un naturisme radical : la nature a toujours raison, car elle détermine qui est fort et qui est faible, et la question est plutôt : qui est le maître ?
On trouve dans la plupart des mouvements français des différences avec cette définition : aucun n’a de visées expansionnistes, cette nébuleuse est très fragmentée, et la plupart ne veut pas faire un homme nouveau, ni une société nouvelle. Mais il y a l’emprunt des méthodes d’action dans la rue, et du décorum fasciste.
Pour le suisse Philippe Burin, il y a un champ magnétique des fascistes en France. Il y a d’abord un fascisme à l’état pur, avec le francisme, plus tard le PPF et quelques écrivains, puis une zone fascisante, magnétisée par le fascisme, avec les ligues, et une zone de pouvoir intellectuel du fascisme, avec des écrivains et les Croix de Feu.
Il y a dont de fortes potentialités antidémocratiques et totalitaires en France, mais elles ne se cristallisent pas dans un parti fasciste unifié. Mais cela crée un climat de violence politique, verbale et physique, un climat qui mènera à Vichy.
Conjugaison d’une crise économique, d’une crise politique, et de menaces extérieures, qui accouchera à partir de 1934 de deux nébuleuses : des anticommunistes d’un côté, et des antifascistes de l’autre. La gauche pense que toutes les ligues sont fascistes, donc il faut s’unir contre ce péril ; la droite elle va s’unir non sur la réforme de l’État, mais sous la bannière de l’anticommunisme, sous sa facette française et sous celle de l’hostilité à l’URSS. Toute la vie politique à partir de 1934 va s’ordonner autour de cet axe, antifascisme contre anticommunisme.
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||